| Le Baron Kevser () wrote, @ 2005-11-01 11:39:00 |
| Current music: | Tout le Bonheur du Monde |
Prologue
Premier Jour
Nb de mots : 1998
Allys Fenrick était une femme bien comme il faut. Elle avait reçu une bonne éducation, elle était la femme d’un petit Concil de l’Archi de Tepsa, elle honorait les Dieux pendant les jours sacrés, et était fidèle à son mari. Ce dernier point était très important pour elle, parce qu’Allys Fenrick croyait par-dessus tout à la vertu et à la moralité. C’était disait-elle, ce qui différenciait les Hommes des animaux et les Hommes des Hommes comme il faut.
Plusieurs mois auparavant, elle avait appris que son tendre mari fréquentait des prostituées. Son petit monde et ses grandes convictions en furent complètement bouleversés. Elle pleura au début, se chercha pendant un temps, en voulut longtemps à son mari avant de décider que le Concil Fenrick n’était, comme elle, qu’une victime du vice et de la corruption qui régnaient dans le monde en général et à Tepsa en particulier. Et pourtant, à son grand regret, personne ne faisait rien.
Il faut bien comprendre qu’Allys Fenrick n’était pas le genre de femmes qui décidaient, placées dans le même cas qu’elle, de fermer les yeux ou d’apporter de nouvelles offrandes au Temple. Non, elle croyait fermement qu’on forgeait son destin seul et que si on voulait suffisamment quelque chose et qu’on mettait toute son énergie à l’obtenir, il n’y avait aucune raison que ce ne soit pas le cas. Aussi quand les autorités refusèrent de faire quoi que ce soit pour l’aider, sa mission devint claire dans son esprit : elle était en guerre contre le stupre et le lucre qui empoisonnaient la ville. Elle ferait tomber les marchands de chairs de la ville.
Sa cause était juste, Allys Fenrick ne pouvait que triompher.
Elle rassembla plusieurs de ses amies et elles se rendirent toutes ensemble, des pancartes et des pamphlets sous les bras de leurs serviteurs, devant ce qu’Allys pensait être la cause de tous les maux de Tepsa, le Souffle du Désir. Les propriétaires prétendaient qu’il ne s’agissait que d’une auberge mais toute la ville savait bien ce qui se passait derrière les volets clos de la grande maison de briques jaunes du quartier sud.
Allys plaça les serviteurs et ses amies de façon stratégique de sorte que tout client devait passer par leur ligne avant d’entrer dans l’auberge. Ils les interpellaient, essayaient de leur montrer l’ ou de leur faire honte. Et cela marchait plutôt bien, surtout avec ceux qui naviguaient dans leur cercle. Ils les reconnaissaient et faisaient immédiatement demi-tour ou prétendaient de ne faire que passer dans ce quartier mal famé de la ville. Ceux là avaient bien trop peur du scandale. Mais malheureusement, ils ne composaient pas la majorité des clients du Souffle du Désir. La plupart se contentait de passer entre eux en ricanant et en énonçant quelques grossièretés qui firent plus d’une fois rougir ces dames.
Pour Allys, une personne de sauver était une récompense déjà bien suffisante, mais ses amies, qui se sentaient moins concernées par le problème, se lassèrent vite et commencèrent à trouver des excuses. Quelques jours à peine après le début de leurs protestations, elle était seule avec ses deux serviteurs. Il lui fallait une nouvelle stratégie, et peut-être être plus offensive. Il était temps de s’attaquer au cœur du problème, le personnel et surtout les propriétaires de la maison close.
Elle attendit patiemment, posant toutes sortes de questions aux clients et suppliants les employés de voir la raison et d’arrêter ce travail dégradant. Mais comme elle ne proposait pas d’alternative, elle ne rencontrait aucun succès de ce côté là. Elle apprit néanmoins que l’établissement était dirigé par un certain Baron Kevser qui ne sortaient jamais et qui ne voulait aucunement la rencontrer.
Allys persévéra, au grand damne de son mari et de ses amies qui commençaient à trouver la situation très gênante, et finit par voir se présenter l’occasion qu’elle attendait. Un petit bout de femme au visage angélique et encadré par de magnifiques cheveux bouclés. Allys pouvait sentir qu’elle n’avait aucunement sa place au Souffle du Désir et qu’il devait y avoir une histoire pleine de drames et de trahisons derrière sa triste situation. Cette jeune fille serait la victoire d’Allys Fenrick.
Elle la vit s’éloigner et courut derrière elle pour l’arrêter d’une main sur son épaule. La jeune femme sursauta violemment avant de se retourner avec un regard effrayé qu’elle ne perdit pas totalement en découvrant que son agresseur était une femme.
« Vous voulez quelque chose, madame, » demanda-t-elle les yeux modestement baissés.
« Tu travailles bien dans cet endroit, » Allys indiqua le bordel du doigt, « n’est-ce pas ? »
« Oui madame, mais c’est mon jour libre aujourd’hui. Le Baron pourra trouver quelqu’un d’autre pour satisf… »
Allys rougit et nia toutes intentions de ce genre. La jeune femme lui demanda alors, un peu surprise, ce qu’elle pouvait bien lui vouloir. Allys se redressa et avec toute l’assurance et la confiance en elle qu’elle avait acquise au fur et à mesure des années, elle déclara de manière très théâtrale :
« Je suis venue pour te sauver. »
« Me sauver ? Mais je ne suis pas en danger. Vous devez faire erreur car… »
« Non, non. Comment t’appelles-tu ? »
« Tali, madame. »
« Et bien Tali, je suis venue t’arracher à cette antre du mal et t’aider à repartir à zéro, loin de ce vile Baron Kevser qui dirige cette… maison. »
« Mais madame, je ne peux pas. Je dois travailler. »
« Non, non. Pas ici. Ne voudrais-tu pas trouver un métier honnête ? »
« Le Baron Kevser m’a achetée, je ne peux pas… »
« Ma fille, tu devrais savoir que le commerce d’esclaves n’est pas permis ici. La loi et la justice sont de notre côté. Le Baron n’a aucun droit sur toi. »
« Mais… »
Allys voyait bien que la jeune femme n’avait pas un esprit très brillant, et c’était exactement ce qu’elle cherchait. Elle réussit à la convaincre de la faire rencontrer son employeur pour qu’elle puisse défendre son cas. La jeune femme guida Allys et ses deux serviteurs à l’intérieur du Souffle du Désir. La femme du Concil aurait pu avoir peur pour sa réputation si quelqu’un la voyait dans un endroit pareil, mais sa détermination ne pouvait pas s’embarrasser de considérations aussi terre à terre.
Depuis près de deux semaines qu’elle était postée devant la maison close, elle n’en avait jamais vu l’intérieur. Pour autant qu’elle le sache, le rez-de-chaussée ressemblait à toutes les autres auberges. Des tables rondes en bois brut, que le temps avait poli, des chaises qui ne semblaient pas très confortables, une forte odeur d’alcool et de légumes. Il y avait un gros homme derrière le comptoir qui dormait à moitié et une ou deux filles qui étaient attablées. Le début de matinée n’était pas l’heure où le Souffle du Désir était le plus animé.
Tous levèrent le nez à leur entrée. Le gros homme se redressa et détailla Allys et ses deux hommes de la tête aux pieds.
« Hey, Tali, qu’est-ce que tu nous ramènes là ? Tu as réussi à convaincre cette bigote de consommer ?»
« Je ne vous permets pas ! Ne parlez pas de moi… » s’indigna Allys.
« Elle est juste venue voir Kevser. Je l’emmène dans son bureau. »
« Elle va voir Kevser ? Vraiment ? » L’homme avait l’air surpris.
« Oh oui je vais le voir. Et je vais lui dire exactement ce que je pense de ses manières. Il ne gardera pas cette pauvre fille contre sa volonté une heure de plus. »
L’homme ricana.
« Personne n’impose sa volonté au Baron Kevser, ma petite dame. »
Allys allait lui répondre vertement mais Tali lui fit signe d’avancer. Elles montèrent à l’étage, quelques portes ouvertes laissaient voir des chambres défaites. Allys préférait ne pas penser à ce qu’il pouvait être en train de se passer derrière celles qui étaient fermées. Elle se demandait dans laquelle son mari l’avait trompée. Et si c’était avec son guide ou avec peut-être une des filles en bas. Ou peut-être les trois. Elle n’était pas à l’aise dans cet endroit. Plus elle avançait, plus elle regrettait d’être entrée là.
La jeune femme s’arrêta devant une porte fermée, la dernière du couloir. Allys rechigna à laisser ses deux serviteurs là mais accepta car c’était la condition pour pouvoir rencontrer le Baron Kevser. Et puis, il n’y avait qu’une porte entre eux, si jamais elle avait besoin d’aide. Tali ouvrit la porte, et la fit entrer la première avant de la suivre.
Le bureau du Baron Kevser était bien rangé. Une bibliothèque contenait de nombreux ouvrages, il y avait un bureau et une table, peut-être celle d’un assistant, et des chaises en bois. Elle s’avança un peu. Il y avait un tableau accroché à un mur, et un plan de la ville avec des annotations dessus.
« Alors vous souhaitiez me voir, Allys Fenrick. »
Allys se retourna, et fut frappée par le regard froid du Baron Kevser. Un regard étrange. Allys ne douta pas que ses yeux de couleurs différentes étaient là le signe du la corruption des âmes qu’elle cherchait tant à vaincre. Elle recula. Elle n’était plus certaine de ce qu’elle devait dire, ou faire. Le Baron Kevser…
« Je n’ai pas pour habitude de recevoir mais vous vous êtes montrée particulièrement obstinée… Et vous m’avez coûté quelques clients. »
Allys se sentit soudain très lasse. Le Baron Kevser l’aida à s’asseoir sur un des fauteuils. Elle ne se sentait pas très bien… Peut-être qu’elle devrait appeler ses serviteurs, pour qu’ils la ramènent chez elle… Il devait y avoir quelque chose dans l’air qu’elle ne supportait pas.
« Si nous parlions de vos revendications, Allys. Je peux vous appeler Allys, n’est-ce pas ? »
Ce soir là, quand Allys Fenrick rentra chez elle, elle était extrêmement satisfaite. Elle embrassa son mari, le Concil Fenrick, sur la joue et alla donner des ordres pour le dîner. Au moment de se coucher, sa bonne humeur n’était pas retombée, et le Concil demanda à sa femme ce qui avait déclenché cela chez elle.
« Mon ami, aujourd’hui est un grand jour. J’ai réussi. »
« Réussi ? »
« Oui. J’ai rencontré le Baron Kevser aujourd’hui. »
« Vraiment ? » Il était un peu étonné car rares étaient ceux qui pouvaient se vanter de la même chose. « Et qu’a-t-il dit ? »
« Je lui ai parlé de sa maison, de l’horreur qu’elle était, du vice qu’elle traînait dans la ville. Des honnêtes gens qu’elle corrompait. Au début, il ne paraissait pas s’en soucier, mais la justesse de mes arguments l’a finalement atteint. »
« En es-tu certaine ? J’ai du mal à croire qu’il puisse avoir… »
« Vier, ne sois pas si cruel. Bien sûr que je suis certaine. Il m’a donné sa parole d’honneur que son commerce serait reconverti en une honnête auberge. Une simple auberge. Avant la fin du mois. Aucun homme ne peut refuser de voir ses erreurs quand elles lui sont présentées si clairement. J’avais la Morale et la Justice avec moi, que voulais-tu qu’il se passe d’autre ? Quand la cause est juste… »
Vier Fenrick ne répondit rien et laissa sa femme continuer de parler de son exploit et de la jeune femme qu’elle allait sauver. Elle pouvait bien garder ses illusions pour cette nuit. Elle désenchanterait bien assez tôt. Il n’y avait aucun doute pour lui que le Baron Kevser s’était contenté de lui dire ce qu’elle voulait entendre pour être débarrassée d’elle.
« Allys, ma douce, tu finiras de me raconter demain, si nous dormions ? J’ai une réunion avec l’Archi à la première heure demain. »
Allys accepta de bon cœur, rien ne pouvait entamer sa bonne humeur.
Le lendemain, le Concil Vier Fenrick ne se rendit pas à sa réunion. Quand il s’était réveillé, il avait eu la surprise de constater que sa femme, sa très chère femme, était morte pendant la nuit.